La réalité n’est qu’une hallucination collective9 min read

« We’re all hallucinating all the time, including right now. It’s just that when we agree about our hallucinations, we call that reality. » ~ Anil Seth

Ce que je vais vous dire est un peu difficile à croire mais bel et bien réel (enfin du coup plus vraiment), mais… : ce que vous voyez autour de vous n’est absolument pas la réalité telle qu’elle existe, nous hallucinons notre réalité, ainsi nous hallucinons 100% de notre temps. Et nous sommes juste tous d’accord sur ce que nous pensons voir, c’est pour cette raison que la réalité semble si réelle.

Avant d’aller plus loin, il faudrait convenir d’une définition claire de ce qu’est une hallucination. Une hallucination c’est en 3 mots : une perception sans objet. –> Une perception sensorielle sans présence d’un stimulus détectable : par exemple voir des objets physiquement absents, ou bien entendre des voix sans que personne ne parle.

 A partir de cette définition, nous allons voir pourquoi notre représentation du monde extérieur est fausse, pourquoi elle n’est que le produit de notre cerveau : les couleurs, les sons, par exemple, n’existent pas dans la nature tels que nous les voyons et les entendons. Nos sens ne nous donnent d’ailleurs du monde qu’une image approximative et imparfaite, en tout cas incomplète, car la perception des messages situés hors des fréquences auxquelles nos organes sont sensibles est nulle : les ultrasons, les infrasons, les radiations situées hors du spectre visuel ne nous sont connus que grâce à des appareils détecteurs.

🌟 L’article risque d’être un peu long alors si ce sujet vous passionne, vous pouvez le lire en plusieurs fois.

 

Nos cerveaux construisent la réalité

Pour que mon article soit accessible à la majorité, je vais partir d’un exemple assez simple que beaucoup connaissent et m’appuyer sur le livre de Lisa Feldman Barrett : « Comment nos émotions sont faites : la vie secrète du cerveau ». Lisa Feldman Barrett est une neuroscientifique, professeure de psychologie spécialisée dans l’étude des émotions. Elle a un CV assez incroyable et ses recherches et découvertes sont passionnantes.

Dans son livre, elle nous demande d’imaginer que nous participons à une visite de galerie d’art. Lors de cette visite, notre guide nous conduit à une grande toile blanche tachée de taches de peinture noire au hasard :

Que voit-on ? Eh bien, rien, concrètement, à part des taches noires sur un espace blanc. Nous sommes dans un état que les neuroscientifiques qualifient de cécité expérimentale. Nous n’avons jamais rien vu de tel auparavant. Nos cerveaux n’ont pas de souvenirs sur lesquels comparer l’image, alors nous ne savons pas quoi en faire. Ensuite, notre guide nous montre la photographie d’une abeille perchée sur une fleur et explique que c’est l’inspiration de l’artiste pour la peinture (du dessus↻). Nous étudions tous la photo et lorsque nous regardons à nouveau le tableau, nous pouvons bien voir l’abeille. Comment aurions-nous pu le manquer ?

Via PXhere.com

En fait, l’abeille n’est pas présente sur le tableau. Nos yeux voient toujours les mêmes taches noires sur une toile blanche. Seule notre perception a changé. Voilà ce qu’en dit Lisa Feldman Barrett :

« Qu’est-ce qui vient de se passer dans votre cerveau pour changer votre perception de ces tâches ? Votre cerveau a ajouté des éléments de la photo complète à son vaste éventail d’expériences antérieures et a construit l’objet familier que vous voyez maintenant dans les tâches. Les neurones de votre cortex visuel ont changé leur tir pour créer des lignes qui ne sont pas présentes, reliant les tâches à une forme qui n’y est pas physiquement. En quelque sorte, vous hallucinez. »

 

Une simulation de la réalité

Elle appelle ce phénomène Simulation. Notre cerveau, totalement en dehors de notre intention ou conscience, modifie le déclenchement de leurs neurones sensoriels pour construire une simulation de la réalité qui a du sens pour nous – une reproduction qui peut différer considérablement de la réalité telle qu’elle est. Nous ne faisons pas l’expérience du monde réel. Nous faisons l’expérience de la meilleure hypothèse que notre cerveau fait sur ce qui se passe autour de nous. En gros : le cerveau émet plusieurs hypothèses sur ce qu’il pense voir selon ce qu’il a déjà vu auparavant et choisit la meilleure et la plus convaincante pour vous. Chacune de nos « réalités » est donc une simulation unique tissée par nos cerveaux à partir de ce que nous voyons, entendons, sentons, goûtons et touchons, mais aussi à partir de nos expériences passées mémorisées – ainsi que de notre interprétation de ces expériences (ça fait beaucoup d’hypothèses si vous avez bien suivi).

Pour revenir à l’exemple du début, l’abeille que chacun de nous envisage sera différente selon notre concept de ce qu’est une abeille, mais aussi de ce que notre expérience personnelle nous a dit à propos de « l’abeille ». Sur la base de nos différents concepts d ’« abeille », si une véritable abeille glissait dans les airs entre nous, vous aurez probablement le sourire émerveillé en voyant ce joli insecte inoffensif tandis que votre sœur se mettrait à crier comme si sa vie en dépendait. Et aucune de nos réactions n’a à voir avec les abeilles physiques qui volent, et tout à voir avec nos propres concepts. D’ailleurs selon notre perception des couleurs, l’abeille que nous voyons n’est peut être même pas réellement jaune et noire…

A ce propos, Lisa Feldman Barrett nous dit :

« En utilisant vos concepts, votre cerveau regroupe certaines choses et en sépare d’autres. La construction [votre cerveau « remplissant les blancs » avec vos concepts déjà stockés afin de construire une simulation significative de la réalité] traite le monde comme une feuille de pâtisserie, et vos concepts sont des emporte-pièces qui définissent des limites, non pas parce que les limites sont naturelles, mais parce qu’elles sont utiles ou souhaitables. » – pour notre santé, pour notre survie

Cela rejoint d’ailleurs l’idée des speech de motivation qui vous expliquent souvent que vous pouvez repousser vos limites physiques ou mentales ou quoi que ce soit car ce ne sont pas vos limites réelles mais seulement celles imposées par le bon sens.

🌟 D’ailleurs pour comprendre cette idée, si vous en avez l’occasion : placez une fourmi sur une feuille de papier blanche A4 et vous la verrez se balader sur tout l’espace, tracez ensuite un cercle rapide sur cette même feuille en entourant la fourmi et elle ne dépassera plus les limites du nouveau cercle croyant que son monde s’arrête maintenant à cette limite qu’elle voit. C’est incroyable 🥰

 

Le sens commun et ce qu’il implique

Le sens commun nous dit qu’il existe une « Vérité » sur le monde que nous découvrons à travers l’observation et le raisonnement. Comprenez bien par là que nous pensons donner sens à ce monde en « absorbant » et en réfléchissant sur les informations sensorielles, en mesurant et en raisonnant sur ce que nous voyons, entendons, sentons, goûtons et touchons.

Alors qu’en fait, c’est exactement le contraire qui se produit : notre cerveau impose une signification au monde en remodelant les données sensorielles conformément à nos concepts de l’emporte-pièce. Et ils le font tout seuls. Au-delà du niveau de conscience ou de contrôle.

Les implications de ce renversement du « sens commun » sont en réalité énormes : accrochez-vous bien c’est le côté philosophique de la chose…

Dans le domaine de la religion et de la spiritualité : Dieu est-il analogue à la toile tachetée que nous avons vu plus haut, incomparable à toute expérience humaine, et toutes les religions sont donc des « abeilles » ? Par abeilles on entend : les meilleures suppositions construites par notre cerveau pour imposer, plutôt que découvrir, un sens ? Les religions révèlent-elles Dieu ? Ou imposent-t-elles des concepts humains à Dieu ?

Dans le domaine de l’amour : Les relations sont fondées sur l’hypothèse qu’il est possible de connaître et d’être connu par un autre. Mais si nous construisons et interagissons avec des simulations, des mélanges psychiques de ce que nos amants révèlent sur eux-mêmes ET sur nos concepts préexistants (ce qu’est l’amour, comment sont les hommes, ce que veulent les femmes, quel engagement … et bien d’autres), la « connaissance » de l’autre n’est-elle qu’une illusion ? Sommes-nous des toiles incomparables qui ne peuvent s’empêcher de se transformer en abeilles ?

En Sciences : La pierre angulaire de la science est l’observation objective. Mais si notre cerveau remplit les blancs, connecte des points et insère des concepts préconçus au-delà du niveau de conscience ou de contrôle de notre conscience, et que nous «… sommes, en quelque sorte, hallucinants », est ce que l’objectivité est vraiment possible ?

Ou encore en politique : lorsque nous pensons que les fausses nouvelles aux infos sont un problème. Mais si « la réalité politique » est une abeille construite par chacun de nos cerveaux à partir des reportages limités dont nous sommes conscients, à partir de ce qu’on décide de nous montrer et de notre parti pris préconçu (concepts), selon quelle norme définirions-nous une Fake News ?

Cela remet aussi en question notre existence et son essence si on y réfléchit bien. Est-ce qu’on imagine tout ce qui est autour de nous un peu comme si nous étions placés dans une réalité virtuelle ? Sommes-nous dans une matrice géante et un monde éphémère sur laquelle nous n’avons en réalité aucun contrôle ? Et au final, si nous ne voyons rien tel qu’il existe physiquement, quelle est le but de notre existence sur terre ? pourquoi sommes-nous dans un monde que nous ne percevons pas réellement et entièrement ?

 

La réalité telle qu’elle n’existe pas : conclusion

En conclusion, nous ne sommes jamais réellement en train de voir ce qui est réellement là, mais seulement une représentation biaisée, ça c’est un fait. Notre cerveau construit lui même des simulations du monde qui nous entoure en combinant des données sensorielles entrantes avec des souvenirs et des concepts déjà existants, pour la plupart inconscients. Nous sommes convaincus que ces simulations combinées sont « réelles ». Si Lisa Feldman Barrett a raison et que les dernières théories des neuroscientifiques sont 101% fondées, nous n’éprouverons ainsi jamais la réalité telle quelle. 

 

Pour en savoir plus :

Anil Seth – professeur en sciences cognitives et informatique – parle ici de l’hallucination de notre réalité avec d’autres exemples et plus de détails + une introduction sur la conscience : je conseille à 200%!!

Wided

Étudiante en 3ème année de psychologie, j'ai pu acquérir au cours de mon cursus des connaissances dans divers domaines tels que la cognition, la psychologie du développement, les neurosciences ou encore en domaines d'ouverture : l'ergonomie des systèmes homme/machine. ⭐ En parallèle, et à travers de multiples formations, séminaires et lectures personnelles (cf Sources), je m’intéresse de plus près à la programmation informatique, aux développement de l'IA et des applications numériques de nouvelle génération. ⭐ Ainsi, au confluent de tout cela, mes publications concernent les partenariats homme-machine, les neurosciences & la psychologie, ainsi que l'IA (actualités et développements) et répondent aux questions suivantes : Comment le cerveau humain apprend-il ou réapprend-il des connaissances ? Comment interagit-il avec des objets technologiques ou avec d'autres cerveaux ? Je vous souhaite une bonne lecture.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Revenir en haut de page
FrenchEnglish