Le conformisme social ou la pression par les pairs15 min read

Être conforme veut dire ne pas dévier de la norme admise, ne pas prendre une liberté en agissant de façon différente de ce qui est attendu, socialement. Alors jusqu’où allons nous par conformisme ? Comment cela se traduit-il au niveau cérébral ? Et pourquoi nos cerveaux sont-ils programmés pour agir ainsi ?

La réponse dans cet article…

Même si on aime à croire au libre arbitre, si on se trouve dans un cas de pression par les pairs, bien trop souvent notre cerveau suivra le mouvement. Chaque jour de notre vie, où que nous allions, une force invisible dont nous n’avons même pas conscience affecte notre comportement, nos pensées et notre identité. C’est ce qu’on appelle le conformisme social ou, la pression par les pairs. En réalité notre cerveau aspire constamment au synchronisme. Pour lui, c’est bien plus facile et confortable de suivre la meute que d’être et de faire différemment. Solomon Asch (1907-1996) explique que l’individu se conforme pour éviter d’une part le conflit entre deux opinions différentes (l’une exprimée par la majorité, l’autre exprimée ou représentée mentalement par le sujet en minorité) et d’autre part, éviter d’être rejeté par la majorité (c’est l’expérience de Asch). Pour Asch, le conformisme correspond à un suivisme, dans lequel le sujet qui se conforme n’adhère pas aux opinions de la majorité. Que ce soit s’habiller le matin, soutenir une équipe sportive à un match ou partir en guerre, nous sommes tous programmés pour faire +/- fortement partie d’un groupe, parce que notre cerveau sait que « plus on est nombreux, plus on est puissants« . En d’autres termes, « ça nous rassure ». Un exemple phare où le conformisme a été, je dirais, intelligemment utilisé, est celui de l’armée ! Le conformisme n’est nulle part plus marqué et nécessaire que dans l’armée. La coupe à ras, les uniformes assortis, les défilés en rythme… chaque facette de la vie militaire est pensée pour faire abandonner tout individualisme et pour inciter les soldats à fonctionner en équipe. C’est ce même objectif qui est recherché quand nous mettons un costume pour aller au travail par exemple. Mais la question est :

Jusqu’où allons-nous pour faire partie du groupe ?

Expérience n°1

Pour répondre à cette question, une expérience en caméras cachées a été organisée. Essayez d’imaginer la situation : Nous invitons une jeune femme dans un cabinet d’ophtalmologie sous prétexte d’une consultation annuelle offerte. Dans notre « cabinet d’ophtalmologie », 14 volontaires sont placés en salle d’attente, assis tranquillement. Une sonnerie va retentir toutes les 10 minutes pendant l’attente. A chaque sonnerie, nos 14 volontaires vont se lever et se rasseoir, comme pour se dégourdir les jambes. Question : est ce que cette jeune femme finira par se lever en entendant la sonnerie simplement parce que les autres le font ? De votre côté, vous pensez peut-être que jamais vous vous ne le feriez, mais ce n’est pas aussi facile que vous le pensez… Résultat de l’expérience : Il n’aura fallu que trois sonneries pour que cette jeune femme sans même savoir pourquoi, aligne son comportement sur celui du groupe. C’est ce dont on est capable juste sous la pression des pairs, incroyable non ? Lorsque le groupe n’est plus là (ils ont été appelés les uns après les autres pour la fameuse consultation ophtalmologique) et que la jeune femme se retrouve seule dans la salle (personne ne la regarde excepté les caméras cachées). Selon vous, va-t-elle se continuer à se lever à chaque sonnerie ? Et bien oui.. le cobaye n’a même plus besoin d’être en présence d’autrui pour se conformer aux règles du groupe. Il a appris ça comme une règle de vie logique, comme dire « Bonjour ». En 2ème partie d’expérience, on fait entrer de nouvelles personnes dans ce cabinet. Elles ne sont pas au courant de ce qui se trame et viennent elles aussi pour un rendez vous annuel. En voyant la jeune femme se lever à chaque sonnerie, celle-ci s’explique aux nouveaux arrivants en disant « je pense que c’est obligatoire de se lever à chaque sonnerie, tout le monde le fait« . Au final tous les nouveaux participants (certains avec un peu plus de réticence que d’autres bien sûr!) ont adhéré à cette règle inventée de toute pièce pour et par la jeune femme. Alors :

Que s’est-il passé dans le cerveau de ces personnes pour faire d’une règle inventée une norme ?

Jonah Berger est un psychologue de l’Université de Pennsylvanie, à ce propos il explique : « Ce comportement de meute intériorisé, c’est ce qu’on appelle l’apprentissage social (social learning). Dès le plus jeune âge, dès que nous voyons un de nos congénères faire quelque chose, notre cerveau nous envoie un signal positif si nous répétons cette action. » Ainsi, le conformisme, même s’il n’a pas l’air réjouissant expliqué comme ça, n’a pas que des défauts. Il est essentiel aux sociétés humaines tout comme il peut aussi mener à de mauvaises habitudes ou à répéter d’anciennes erreurs. Cela explique pourquoi même les rebelles qui n’imitent pas les bêtises de leurs semblables finissent par rejoindre leurs rangs. Plus choquant encore que de voir à quelle vitesse le conformisme peut se façonner dans nos comportements, est de constater que certaines forces modèlent notre façon de penser sans que nous en ayons conscience. C’est l’effet de halo. L’effet de halo c’est un parti pris mental de notre cerveau qui se laisse influencer de façon positive par quelques détails dans sa perception d’un individu. C’est un « biais cognitif fondé sur l’interprétation sélective d’informations qui va dans le sens de l’impression première ressentie sur son environnement ou sur une de ses caractéristiques et qui cherche à la renforcer. » Via toupie.org C’est exactement ce qui se passe lorsque vous tentez de (trouver et) cocher les bonnes réponses d’un QCM et que votre cerveau se fait une première impression (« ça a l’air d’être AB« ) et va tout faire pour vous convaincre que c’est bien AB : il va trouver tous les éléments dans votre mémoire qui vont dans le sens de cette première impression. C’est aussi le cas avec les célébrités ou les sportifs : parce qu’ils sont pauvres ou en excellente forme physique nous supposons naturellement qu’il doivent être intelligents, bons et généreux. Mais :

Pourrait-on aller plus loin et mener notre cerveau en erreur juste pour être conforme ?

Expérience n°2

Dans cette deuxième expérience, un groupe de 30 personnes est invité à une conférence sur « les nouvelles technologies ». Ils ne sont pas au courant de l’expérience sociale qui est réalisée. L’orateur-charlatan commence son discours sur la Technologie, tout se déroule comme prévu. Après 10 minutes, notre orateur-charlatan change subitement de sujet et se met à formuler des phrases insensées, incompréhensibles et farfelues mais toujours d’un air très sérieux. Exemple de phrases atypiques pour vous donner un ordre d’idée : « le système nerveux marine dans son jus post-natal » ou bien « voici la nature essentielle d’une véritable pensée, c’est la déconnexion qui n’est pas issue de la connaissance selon laquelle le cerveau craint le passage du temps« . Vous vous dites que ce sont des phrases vraiment très insensées et que vous auriez réagis si vous étiez sur place ? Et bien, de la même manière on se demande si le public va réagir ou bien si … le conformisme social aura le dernier mot, encore une fois. Et voilà le résultat : le public s’est unanimement levé pour faire une standing ovation, comme ceci : Résultat de recherche d'images pour Non pas parce que tout le monde avait compris que c’était une « blague », mais parce que chacun individuellement s’est dit à quelques mots près « je ne comprends pas pourquoi tout le monde se lève c’est ridicule… mais bon tout le monde le fait alors je dois le faire… il doit y avoir une explication, je n’ai peut être pas saisi le sens des mots« . Je suis sûre que vous avez déjà ressenti ce sentiment de contradiction entre ce que je pense et ce que je fais parce que les autres font : faites + confiance à votre instinct certaines fois. En réalité, dans cette expérience, 2 personnes avaient été placées au premier rang, une femme et un homme très motivés et d’apparence imposante. On avait demandé à ces 2 personnes (avant la conférence.. donc ils étaient au courant de l’expérience eux.. vous me suivez toujours ?) de se lever et d’applaudir chaleureusement dès la fin de la conférence. Ainsi, tous les autres ont imité ce comportement, persuadés que c’était sûrement de leur faute s’ils n’avaient littéralement rien compris (c’est là tout l’art (et le réel) de susciter les applaudissements du public). Cette expérience nous montre que par conformisme social, on peut même réduire notre cerveau en erreur avec un charlatan. Parenthèse : une standing-ovation ne se produit pas simplement parce que tout le public à l’idée en même temps de se lever, elle se produit parce que deux ou trois personnes décident de se lever et que les autres suivent le mouvement. Personne ne veut avoir l’air différent, alors ce qui est extraordinaire avec les foules c’est qu’il ne faut que quelques leaders pour entraîner tout le monde derrière eux, enfin presque tout le monde. Il y a toujours 2/3 vrais rebelles qui suivent réellement leur instinct lorsqu’ils sont confrontés à ce genre de situation. Comme vous l’avez compris notre cerveau préférera souvent suivre le mouvement pour ne pas être exclu par les autres mais :

Est ce qu’on agit encore par conformisme quand la foule est  physiquement invisible, quand on est seul avec soi même ?

Nous allons maintenant voir à quel point le conformisme au groupe peut aussi s’insinuer dans nos gestes les plus quotidiens et privés du regard des autres. C’est là qu’on se rend compte que les évolutions en neurosciences et psychologie profitent également aux organismes dont les intentions sont malsaines. Les publicitaires apprennent malheureusement un peu trop bien à parler à notre inconscient et non à nous même pour nous soutirer quelque chose. En voilà la preuve :

Expérience n°3

Imaginez que vous allez faire des courses dans un supermarché, prochain arrêt -> les produits nettoyants, vous essayez de choisir entre deux marques de lessive : la A et la B. Observez l’image ci dessous et choisissez. Choisissez ensuite parmi le tube de dentifrice A, ou le B.  Et enfin, parmi les 4 ordinateurs portables présentés, lequel seriez-vous le plus enclin à acheter ?

Alors, est ce que vous avez choisi la lessive B, le dentifrice B et l’ordinateur B ? Si oui, ou si vous aviez au moins 2 réponses B c’est parce que les publicitaires se servent du conformisme social pour deviner ce que vous serez le plus susceptibles d’acheter. Même si ces 2 lessives laveront votre linge aussi bien l’une que l’autre. Explication :

Par exemple vous avez sûrement remarqué que les clients précédents avaient acheté plus de bouteilles de la marque B ? C’est un signal discret envoyé à votre cerveau. Pour le dentifrice, vous avez sûrement opté pour la marque qui se vend le mieux : l’étiquette est faite pour rassurer le futur consommateur grâce au consensus de ventes (effet du groupe) qui entoure le produit. Tandis que pour les ordinateurs, la plupart des gens attendraient probablement d’en savoir plus sur chaque marque avant de dépenser autant d’argent d’un coup mais vous avez choisi celui-là simplement parce qu’il est différent des autres.

 

Pourquoi ? Pourquoi pour les 2 premiers produits, vous avez agit par conformisme et pour le dernier par anti-conformisme ? Ça aussi, les publicitaires le savent parfaitement : pour de petits achats nous préférons suivre la tendance et opter pour les mêmes produits que les autres mais pour le matériel électronique, les vêtements, les voitures, choses qui expriment nos goûts personnels, les publicitaires savent que l’on préfère tous être un peu anti conformiste pour se distinguer des autres ce qu’ils appellent « penser autrement » dans leurs slogans. Ils s’adapteront selon la façon dont votre cerveau est censé réagir et selon ce qu’ils aimeraient que vous achetiez. Pour moi, c’est de la manipulation, j’arrive pas à croire que ce soit « normal » de jouer sur l’inconscient des gens pour les influencer vers un achat, y’a-t-il une différence avec l’hypnose ?

 

Après toutes ces explications, êtes vous plutôt du genre à vous fondre dans la masse ou à jouer les rebelles pour vous différencier des autres ?

Dans la réalité on est tous un peu des deux. Le conformisme n’est pas forcément une mauvaise chose, il faut simplement savoir où poser les limites. Mais, une question encore plus intéressante, est-ce que vous préférez être le seul à avoir raison ou avoir tort en groupe ? Et si c’était des preuves dans un procès pour meurtre : pourriez-vous faire fi du consensus du groupe et choisir ce qui VOUS semble être juste ? Pour répondre à cette question, lorsque votre cerveau doit faire une décision qui est contraire à votre moralité, un autre phénomène va entrer en compte qui prend notamment en compte vos émotions ainsi que le bien et le mal, et ça sera pour le prochain article 🤐

 

 

 Pourquoi sommes-nous programmés pour être conformes ? Concrètement à quoi ça nous sert ?

Pour la survie de notre espèce. Les études démontrent que lorsque quelqu’un a une opinion différente du reste du groupe, le cortex cingulaire antérieur qui régule nos émotions produit un signal d’erreur. Pour rectifier le tir nous avons tendance à changer d’avis pour coller au reste du groupe même si leur opinion nous déplaît et que nous savons qu’elle est fausse. L’évolution tend à favoriser ceux qui s’alignent avec la majorité, c’est une question de survie « pour être en sécurité, suivez le troupeau ».

 

 

Le conformisme social même dans nos habitudes alimentaires

Même si vous pensez sûrement qu’au moins vous êtes maître de votre quotidien, nous allons voir que le conformisme s’exerce même dans nos habitudes alimentaires.

Dernière expérience

Pour ce dernier test, imaginez que vous ayez envie de pizzas et que vous vous demandiez où trouver une bonne pizzeria. Pour faire un choix éclairé, vous demandez l’avis d’un ami. En parallèle vous faites une recherche sur internet et découvrez deux pizzerias dans votre quartier, mais votre ami vous recommande la plus mal notée sur internet.

Faites vous confiance à votre ami ou bien préférez-vous suivre le groupe virtuel qui préfère l’autre pizzeria ?

 

Si vous vous dites que « Chez Gino » a l’air d’être une meilleure pizzeria même si votre ami a vraiment l’air de préférer « Chez Joey » vous faites partie de la majorité. En effet, avec les sites de notation en ligne nous avons accès à des milliers d’opinions en un claquement de doigts, notre cerveau choisira bien trop souvent la voie de la facilité et laissera internet guider notre choix (pour la survie, rappelez vous…), c’est l’influence sociale et ça peut nous faire acheter à peu près n’importe quoi tant que ça a une note de 5 étoiles sur un site internet…

Bref, vous l’aurez compris, le conformisme est vraiment partout dans notre vie quotidienne, c’est à chacun d’entre nous de remettre des choses en question et de décider s’il vaut mieux suivre le troupeau ou partir de notre côté. Et je pense qu’en étant plus au courant des différentes formes par lesquelles on peut être négativement influencés par la foule (on a vu différents domaines variés, avec et sans présence physique de « l’influenceur » etc), on est capable de réduire les défauts de ce conformisme et par exemple réfléchir plusieurs fois avant d’acheter un iPhone 11 qu’on n’a pas forcément les moyens d’acheter et dont on n’a pas réellement besoin.

En soi, être influencé, même dans l’erreur, n’est pas nécessairement une catastrophe, mais je pense que quand on n’arrive au point d’en oublier notre identité et de se soumettre finalement à la foule pour réaliser quelque chose d’insensé voire de ridicule, quelque chose qu’on n’aurait jamais fait si les autres faisaient autrement, là ça peut éventuellement devenir dommage pour soi même. Et pour finir, comme l’a si bien dit Albert Einstein dans son célèbre livre Comment je vois le monde :

Pour être un membre irréprochable parmi une communauté de moutons, il faut avant toute chose être soi-même un mouton.

Je rigole, il y a des citations beaucoup plus poignantes tout de même :

« Le conformisme constitue le totalitarisme de demain. » Jacques Ellul

« Le nouveau conformisme c’est le comportement social influencé par la rationalité technologique. » Herbert Marcuse dans L’Homme unidimensionnel, 1964

« L’anticonformisme systématique est une autre forme du conformisme. » Benard Minier dans Le cercle

A+ 🥰

Wided

Étudiante en 3ème année de psychologie, j'ai pu acquérir au cours de mon cursus des connaissances dans divers domaines tels que la cognition, la psychologie du développement, les neurosciences ou encore en domaines d'ouverture : l'ergonomie des systèmes homme/machine. ⭐ En parallèle, et à travers de multiples formations, séminaires et lectures personnelles (cf Sources), je m’intéresse de plus près à la programmation informatique, aux développement de l'IA et des applications numériques de nouvelle génération. ⭐ Ainsi, au confluent de tout cela, mes publications concernent les partenariats homme-machine, les neurosciences & la psychologie, ainsi que l'IA (actualités et développements) et répondent aux questions suivantes : Comment le cerveau humain apprend-il ou réapprend-il des connaissances ? Comment interagit-il avec des objets technologiques ou avec d'autres cerveaux ? Je vous souhaite une bonne lecture.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Revenir en haut de page
FrenchEnglish